Biais Cognitifs et Arguments d’Autorité

Arnaud THULY octobre 25, 2017 1
Biais Cognitifs et Arguments d’Autorité

« Et voilà il va encore vouloir nous saouler avec ses morales à la c**, non ? »
Non.
Enfin bon, si peut-être un peu ok… emojismall

J’aimerais aujourd’hui aborder un sujet que j’estime extrêmement important, et dont on ne parle pas assez dans notre domaine, et ce pour une raison somme toute assez simple : inciter à la remise en question des informations et des gens qui vous les transmettent revient un peu à se tirer une balle dans le pied dans un milieu où tout ne fonctionne que par adhésion idéologique plus ou moins aveugle. Vu que j’aime bien nager à contre-courant, je prends donc le clavier pour aborder ce gros problème des biais cognitifs dans nos disciplines.
Et comme en plus j’aime bien jouer avec le feu, eh bien je vais prendre mon propre cas pour exemple (ouais, je suis un peu fou mais avouez que ça a son charme ^_^ ). Cela va me permettre de ne cibler personne d’autre, et vous n’aurez plus qu’à appliquer ça de même pour toute autre personne, tout autre article, tout autre discours auquel vous serez confrontés.

Avant toute chose, je n’ai pas la prétention ici de donner un cours sur le sujet, ni de vouloir faire la morale à qui que ce soit. Mon but est juste de brosser un très rapide aperçu d’un problème récurrent, et d’inviter chaque lecteur à y réfléchir, en espérant que cela vous donnera aussi envie d’aller chercher davantage d’informations sur le sujet (écrites par des sociologues ou des psychologues un milliard de fois plus compétents que je ne le suis).

Bref.
Je vois depuis longtemps beaucoup de personnes liker, commenter et dans la majorité des cas, adhérer aux articles que je peux poster ou aux propos que je peux tenir en conférence ou dans les livres (il y a bien sûr toute une partie de gens qui n’adhèrent pas, on va aussi y revenir). Bien sûr, en tant qu’humain c’est très flatteur et il est toujours bon de se sentir soutenu… mais si l’on prend un peu de recul sur la question, le phénomène est assez inquiétant et à mes yeux révélateur d’un problème de fond de notre milieu.

Beaucoup adhèrent à ce que j’écris sans pour autant avoir pris la peine d’en vérifier la véracité (ou l’inverse, beaucoup également crachent ou rejettent par seul principe, sans avoir pris la peine de vérifier). Il suffit que cela aille dans le sens de leurs propres convictions (ou contre, ou que cela remette en question leur autorité) pour se targuer d’un « cela confirme ce que je pressentais » (accompagné d’un possible « c’est d’la merde » ^_^ ).

Formidable, mais qu’est-ce cela confirme? Et surtout, qui « confirme » ? L’article ? L’auteur ? Le lecteur ?
Est-ce que finalement, cela confirme vraiment quelque chose… ?

La psychologie nous éclaire un peu plus sur le sujet.
En gros, le gros problème derrière toute adhésion ou tout rejet, c’est ce que l’on appelle les biais cognitifs. Ce sont eux qui, en grande partie, vont nous faire adhérer ou rejeter un discours pour des raisons qui, nous allons le voir, n’ont souvent rien à voir avec la pertinence du propos.

Voyons quelques uns de ces biais (il en existe plein, mais tous ne sont pas pertinents dans le cas qui nous intéresse ici) :

confirmation« L’article : Biais de confirmation »
De base, le sujet traité par l’article vous intéresse et semble aller dans le sens de vos propres idées. c’est ce fameux  » cela confirme ce que je pressentais « . A l’inverse, si la simple lecture du titre vous fait penser que cela ne va pas dans le même sens que vos idées, il sera automatiquement écarté (probablement pas sans un  » tssss, n’importe quoi ! « ). Un exemple typique, au-delà du milieu éso (qui est déjà bien caractéristique…) se retrouve en politique, où tout ce qui peut être dit en bien ou en mal sur un candidat sera automatiquement validé par un partisan ou un anti, sans prendre de recul sur la question. C’est ce que l’on appelle le biais de confirmation, un phénomène extrêmement répandu qui va nous faire adhérer ou rejeter en bloc en fonction de nos propres considérations préalables.

« L’argument: Biais de croyance »
Le biais de croyance est un peu la continuité (ou l’origine) du biais de confirmation. Il se produit lorsque la pertinence que nous accordons à un argument est biaisé d’avance par la croyance en la véracité (ou à l’inverse, en l’erreur) de l’argument. Tout ce qui peut aller dans le sens d’une idée préalable sera automatiquement validé. A l’inverse, tout ce qui ira contre sera soit ignoré, soit se verra accorder une importance moindre. Ainsi, des erreurs évidentes seront ignorées ou minimisées si la conclusion finale correspond à la croyance du lecteur et que cela lui permet de le conforter dans sa croyance. Même un argument illogique pourra être crédible tant qu’il va dans le sens de la pensée du lecteur. Au demeurant, ce n’est pas propre qu’à la lecture d’un article, c’est vrai dans tout un tas de situations : discussions entre amis, débats télévisés, mais aussi recherches pseudo scientifiques… voire scientifiques! J’ai cité l’un de ces exemples dans mon ouvrage sur la panergologie. Un chercheur en parapsychologie testant la capacité d’un voyant. Ce dernier se trompe mais le chercheur minimise le raté en cherchant une excuse « oui mais elle a quand même donné une description d’un bâtiment qui ressemble un peu » ou « qui date à peu près de la même époque « . Non.
Le biais de croyance est très dangereux, car il revient tout simplement à se mettre de jolies œillères pour occulter tout ce qui ne va pas dans le sens de la conclusion que l’on attend. Une citation de E.Kerdaniel datant de 1898 illustre parfaitement mon propos :

« Chacun, en effet, apportant dans ses recherches sa passion propre, et utilisant ses découvertes dans un sens arrêté d’avance, déchiffrant les manuscrits avec un oeil qui sait, parfois, lire entre les lignes, mais qui, souvent aussi, se ferme au bon endroit, n’éprouvant nul scrupule à dénaturer un texte, à l’occasion; chacun, dis-je, s’est efforcé d’amener les faits à corroborer son idée, afin de pouvoir s’écrier d’un ton triomphant : « Voyez, j’avais raison, ces documents le prouvent! »"

304399403_small« L’argument: Illusion de Savoir »
Voilà un bien dangereux biais cognitif. L’illusion de savoir consiste à se fier à des croyances extrapolées et erronées et à s’en contenter pour juger de la réalité d’un phénomène, d’une expérience ou d’un discours. Il s’agit d’un complément direct au biais de confirmation et de croyance. Mais ici, le principe n’est pas juste que cela confirme ou non vos croyances/idées, mais d’être convaincu que les cartes que vous avez en main sont suffisantes pour juger de la pertinence d’une idée. Vous voyez le principe ? Prenons un exemple volontairement exagéré pour mieux illustrer le propos :
Disons que vous êtes garagiste. Toute la journée vous trifouillez la mécanique, vous ouvrez le capot de voitures, changez des éléments du moteur, assurez une bonne circulation de l’huile et de l’essence, changez les bougies etc.. Par extension, une voiture ressemble un peu (vaguement) à un corps humain. Donc vous considérez que vos connaissances en mécanique et en automobile vous attribuent une connaissance automatique en médecine et donnerez un avis sur le problème cardiaque de M. Martin puisque vous avez vous-même résolu un problème de moteur ce matin.
Cet exemple est absurde bien entendu, mais il s’agit pourtant d’un phénomène bien plus courant qu’on ne l’imagine, lié à la fâcheuse tendance de vouloir avoir un avis sur tout, et de croire que cet avis, parce qu’il vient de nous, est forcément pertinent. On juge toujours à l’aune de notre propre connaissance, de notre culture etc. Nombre sont les praticiens persuadés de « savoir », soit parce qu’ils sont dans le milieu depuis 50 ans, soit parce qu’ils ont lu des milliers de livres, soit parce que des grands auteurs (on va voir après) les ont formés, soit parce qu’ils ont quelques expériences sur le sujet. L’illusion du savoir trouve de multiples origines, mais est responsable d’une bonne partie des adhésions aveugles et des batailles de clocher.

« L’auteur : Argument d’Autorité »
Vous faites confiance à l’auteur de l’article, soit parce qu’il va dans le sens de vos croyances (cf au dessus), soit parce qu’il bénéficie d’une image d’Autorité, c’est-à-dire qu’il est « connu », argument-autoriteil a écrit des livres – que vous avez lus ou pas d’ailleurs -, il est le prof d’une de vos connaissances qui vous en a dit beaucoup de bien, il a plein d’abonnés sur facebook, il fait des vidéos youtubes très suivies, il est très présent sur la toile, il passe à la télé ou dans les journaux et magazines, il a un titre de « docteur » (même si ce titre n’a rien à voir avec le sujet qu’il aborde), il a plein de potes journalistes etc. Ou, plus prosaïquement, il est censé s’y connaître alors que vous-même débutez.
Le fait d’être « célèbre » donne-t-il une sorte de vérité absolue ?
On pourrait penser que la notoriété est directement liée à la qualité de la personne. Après tout, si la personne est célèbre, c’est qu’il a dû prouver à maintes reprises qu’il avait raison !
Vraiment ? Évidemment que non. Aujourd’hui vous le savez (normalement), 90% des livres sur le marché éso sont bons pour la poubelle, issus de nègres ou de plagias plus ou moins grossiers, surfant uniquement sur des buzz marketing souvent passablement mensongers mais vendeurs en suscitant l’adhésion du plus grand nombre. Une bonne campagne de communication à coup d’affiches dans le métro et les gares, de passages radio et d’émissions tv, suffit à rendre le dernier des cancres « célèbres » et « bankable« . Sur le long terme, la magie s’évanouit, mais si les gens derrière la com’ sont bons, cela peut durer un moment avant que l’on puisse s’en apercevoir.
Prudence donc.

« L’auteur : Effet de Halo »
ian-somerhalder-conferencePour compléter le biais de l’argument d’autorité, rajoutons également ce que l’on appelle « l’effet de Halo « , qui en gros consiste à plus facilement donner du crédit à une personne à laquelle on reconnaît une particularité positive. Par exemple, une personne belle physiquement, avec un beau sourire et une belle voix, sera plus facilement perçue comme intelligente et digne de confiance. Ou l’inverse, une personne mal habillée dans un environnement qui exigerait une tenue vestimentaire appropriée sera moins crédible pour son auditoire. Il y a bien des années, un de mes profs à l’EGC m’a par exemple parlé d’un de ses amis chef d’entreprise, multimillionnaire, qui n’accordait absolument aucune importance à son style vestimentaire, au point de passer pour une personne très simple et tout sauf « riche ». Lorsqu’il tenta d’acheter une moto très chère et très luxueuse chez un concessionnaire spécialisé, il fut tout simplement mis à la porte, en sous-entendant qu’il n’avait pas les moyens de se payer ce genre de luxe et que le standing de la marque n’était pas adapté pour « un pauvre ». Le vendeur a donc subi en plein cet effet de Halo.
Un autre exemple, inverse et hélas terriblement répandu dans notre milieu, consiste (de la part d’un homme) à considérer qu’une femme, parce qu’elle est femme (et donc souvent considérée comme plus centrée sur sa sensibilité et son ressenti que sur l’apprentissage « scolaire » des textes des « grands ésotéristes »), mérite moins de crédit qu’un homme lorsqu’elle donne son avis en éso (toujours ce cliché de l’hystérique, même des siècles après). Il ne s’agit bien sûr pas d’un fait universel (heureusement), mais nous sommes loin, très loin d’un phénomène isolé. Certains s’offusqueront peut-être de mes propos, mais il s’agit pourtant bel et bien d’une réalité terriblement commune en ésotérisme, et nombre de femmes de notre milieu auraient de quoi en raconter de belles…

Bref.

Maintenant, revenons-en à mon propre cas (et j’espère que vous procéderez ensuite de même avec toutes les personnes vis-à-vis desquelles vous adhérez (ou non) au discours). :

Vous appréciez ou détestez mon travail ? Demandez-vous pourquoi.
- Peut-être m’avez-vous vu en conférence et avez-vous apprécié la teneur de mon discours qui confirmait vos propres idées ? (biais de confirmation).
- Peut-être adhérez-vous à mon travail parce que certains arguments que j’ai pu avancer vous ont parlé  ? (biais de croyance).
- Peut-être avez-vous apprécié ma manière de parler ou peut-être, certains et certaines d’entre-vous ont-ils apprécié le son de ma voix et se sont sentis en confiance ? (effet de halo).
- Peut-être appréciez-vous mon travail parce qu’on vous a dit qu’il était très bon, ou parce que le fait d’avoir écrit un blog et plusieurs livres vous donne confiance ? (argument d’autorité)

Ou au contraire :
- Peut-être détestez-vous mon travail parce qu’on vous a dit qu’il était très mauvais ou qu’un autre auteur que vous appréciez en aura dit du mal ? (argument d’autorité)
- Peut-être n’avez-vous pas adhéré à mes propos parce que que vos croyances n’allaient pas dans le même sens ? (biais de croyance).
- Peut-être n’êtes-vous pas d’accord avec ce que j’écris sans avoir besoin de vérifier, parce que vous connaissez le sujet et pensez savoir tout ce qu’il y a à savoir ? (biais d’illusion de savoir)
- Peut-être n’adhérez-vous pas à mes propos parce qu’ils vont à contresens de la tradition ou des grands auteurs ? (biais de croyance / argument d’autorité)
- Peut-être est-ce « moi » qui vous dérange parce que ma tronche, ma voix, mon caractère, mon attitude etc. ne vous reviennent pas ? (effet de halo inversé)

On pourrait continuer ainsi un moment. Dans tous les cas, on voit bien qu’il n’est ici question que d’appréciation d’un discours/travail/argument/personne du seul point de vue de nos impressions et de nos convictions elles-mêmes.
Bien sûr, cela vaut dans les deux sens. Tous ceux qui adhèrent à ce qui est écrit, mais aussi tous ceux qui n’y adhèrent pas sans avoir pris la peine d’aller vérifier par eux-mêmes.

Si quel que soit le cas, vous avez adhéré (ou réfuté) à mes propos sur la seule base de vos impressions, de vos croyances ou de vos certitudes préalables, alors l’un de ces biais s’est appliqué.
Il vous faut donc prendre naturellement du recul et éviter de tomber dans le piège que nous pose naturellement notre cerveau. Car pas d’inquiétude, tout cela est bien naturel et nous sommes naturellement influencés par ces comportements (moi le premier d’ailleurs !). Mais pour pouvoir s’en sortir, il faut prendre conscience de leur existence, afin de les combattre.

confirmation-biais-retrospectif

Souvenez-vous toujours de ce par quoi j’introduis tous mes livres :
« Aussi, comme à mon habitude, j’invite tous les lecteurs à ne jamais rien croire sur parole, ni les propos tenus par des célébrités « reconnues » (ou auto-proclamées) dans le domaine, ni ceux que l’on trouve sur les sites internet ou les réseaux sociaux, ni mes propres propos dans cet ouvrage.
Par pitié, n’assimilez pas et n’adhérez pas aux propos qui vont suivre sans avoir pris la peine de les vérifier par vous-même ! De la même manière, ne les contestez pas au simple regard de vos certitudes, de vos croyances, de vos dogmes ou de vos pratiques, souvent forgées sur les croyances et certitudes dictées par d’autres. Testez, expérimentez, remettez en question, bref vivez votre pratique à la lumière des idées développées dans cet ouvrage, et faites-vous ensuite votre propre point de vue, aussi objectif que possible.  
Prendre la peine de remettre en question ses convictions, ses certitudes mais également celles des autres est un parcours essentiel et indispensable pour quiconque espère comprendre correctement sa pratique et se trouver véritablement. »

Il ne s’agit pas là d’un simple moyen de gagner quelques lignes dans un livre, mais bien de l’idéologie que je défends depuis des années, pour ne pas croire sur parole ce qu’on peut nous dire, quelle que soit la personne, quel que soit son statut, quelle que soit sa prétendue légitimité, quels que soient ses arguments. Et c’est vrai pour tout le monde, y compris pour moi.
Notre milieu est gangréné par les croyances et les certitudes mal placées, qui une fois répétées en boucle deviennent vérité aux oreilles de certains. Souvenez-vous toujours de ces paroles de Diderot :

« On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte ; et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère »

Je ne peux sincèrement que vous inviter à remettre en question ce que vous lisez, à ne pas adhérer aux propos simplement parce qu’ils sont en accord avec vos croyances ou vos certitudes, ou parce qu’ils font du bien à votre esprit en confirmant ce que vous aimeriez croire. N’oubliez pas que le seul moyen de savoir vraiment la valeur des propos que vous lisez ou entendez reste de les expérimenter par vous-même.

Et si vous avez le sentiment de ne pas pouvoir les vérifier (pas le niveau, pas le temps, pas l’envie etc.) alors prenez simplement du recul et n’adhérez pas aveuglément. Savoir juste dire « je ne sais pas » n’est pas un défaut, loin de là ! (en ce qui me concerne, je n’hésite pas à l’employer régulièrement !)

Seule cette manière de procéder vous permettra d’éviter les (nombreux pièges) de votre cerveau, mais aussi de tous ceux qui se servent de ces biais pour gagner influence et argent sur votre dos. De même, ne vous enfermez pas dans vos croyances et vos certitudes, car elles empêchent d’avancer. Se mettre des œillères, figé sur ses certitudes, est le meilleur moyen de se perdre en chemin et de rester prisonnier de croyances mal placées…

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N’oubliez donc pas de remettre en question mes propos, n’y adhérez aveuglément, testez, expérimentez et faites vous seulement APRÈS une opinion, VOTRE opinion.
Procédez de même à l’égard de tous les autres praticiens, de tous les autres textes, de tous les autres arguments, de tous les autres discours.
La clé du vrai savoir passe par cette difficile étape :-)

One Comment »

  1. ABC tarot Mardi 7 novembre 2017 à 2 h 09 min - Reply

    Bonjour,
    Je suis d’accord avec vous.
    Il ne faut pas prendre tout pour argent comptant.
    Se faire sa propre opinion est au dessus de tout, suivre les autres comme des moutons c’est foncer droit dans le mur !

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